TINA

 

 

 

J'avais raté les réjouissances de l'orgueil national, le spectacle pyrotechnique du 14 juillet avait éclaté le 13. Un peu déçu, j'avais accroché mon solex au barres métalliques de l'estrade dépouillée puis je m'étais assis les idées alenties par le clapotis des vagues, fixées sur l'océan. Un navire Airbus bâti comme une porche fonçait sur le bord du monde. Deux instants se faisaient face. Sur le front de mer, surplombant la plage déserte de Saint-Nazaire, seul, abandonné, recouvert de blanc et baigné par une lumière rasante, un immense écran à l'allure majestueuse de la suffisance paonnait face à l'évanescence de ce puissant navire roulier.

 

J'étais resté absorbé jusqu'à ce que l’obscurité masque délicieusement ce monolithe de lendemain de fête. Puis j'avais traîné jusqu'au Baltio, l'un des rares bars ouverts de la ville. La clientèle était constituée de poivrots solitaires échoués sur le comptoir et de joueurs de loto les yeux rivés sur le moniteur. Comme tant d'autres mecs écumant les bars, ils avaient trouvé là un refuge contre la solitude le désespoir et l'abandon. Mais contrairement aux boutiquiers, aux banquiers, à la classe moyenne bien pensante, ces mecs ne spéculaient pas, ne plaçaient pas de fric. Si on cumulait ce que tous les paumés de France claquaient dans les PMU ça ferait certainement un paquet de pognon injecté directement dans l'économie nationale, on devrait ériger des sculptures pour rendre hommage à ces investisseurs infortunés, me dis-je revigoré par ma rêverie.

 

J'étais en terrasse et sur le trottoir d'en face, il y avait cette femme qui tenait la main de son fils et s'enfilait des 8.6. Elle avait le visage marqué, dure, très mince. Son gosse devait avoir dans les 8 ans, elle dans les 35. Elle s’asseyait, se relevait, déambulait au milieu des ses potes claudicants et alpaguait des passants avec un dossier colorié. Voulait-elle un peu de fric ou une signature ? Elle se mit à houspiller une autre femme tout juste sorti de son Scénic gris pour s'acheter des cigarettes. Hurlant -quoi ? Tu veux pas le lire ! - Dans cette ville imprégnée de silence, cette femme abandonnée, boxée par la vie, mais debout et fière faisait un boucan d'enfer.

 

Je songeais à son garçon, au déterminisme, aux cartes qu'il pourrait employer pour berner ce qui s'imposait à lui et à sa mère alcoolo qui se battait contre le trouble de sa vie. Un peu remué je m'étais retourné pour accoster un mec à la table à coté et lui demander du feu. Très rapidement il engagea la conversation et se déversa. Il avait été docker à Quimper, soudeur dans l'industrie lourde, étancheur du BTP et viré à chaque fois. Sa dernière femme, mignonne comme tout m'avait-il dit, avait succombé à la suite d'un cancer, mais putain, il avait été champion de boxe de Bretagne en 1985 ! Aujourd'hui à 54 ans, avec des tatouages de loubard sur des avant bras flétris et un gosse quelque part, il vivait seul dans un 15 mètres carré, sans boulot. Il passa des larmes, au rire et me dit qu'il était feignant et usé par une longue vie de merde, puis il se leva commander un autre blanc-cassis. Il avait vécu à reculons, de petit job, sans attache sans jamais avancer, balloté dans par un tourbillon d'enfer. Sa vie avait été prise dans une tornade qui avait tout explosé. Puis il était revenu habiter là où il avait laissé ses meilleurs souvenirs cachés dans les ruines de son enfance. Par une simple rotation de mes fesses sur une chaise j'avais fait une torsion au temps de 46 années, cet homme et le petit garçon, me dis-je, était la même personne à des âges différents, perdu dans les vents violents du présent sans rien pour s'accrocher.

 

Je buvais une bière, fumais une clope et je me mis à penser à cette tornade né 30 ans plutôt qui, en 2008, dévasta des villes entières. Comme toutes les tornades elle avait un petit nom : TINA. Comme toute les tornades TINA avait fichu des gens dans la rue, comme toutes les tornades TINA avait fait des morts, comme toutes les tornades TINA avait fais très mal. TINA était puissante, destructrice et incontrôlable. TINA ne laissait aucune chance à ceux qu'elle frappait, ils n'avaient rien pour s'accrocher et ne pas voler comme des éclats de verre.

Mais TINA n'était pas un phénomène météorologique. TINA ne s'était jamais éteinte. TINA est une tornade économique. TINA est l'acronyme de There Is No Alternative quatre mots insupportables qui cognèrent le monde et l'envoyèrent valdinguer pour qu'il s'écrase sur l'asphalte, KO.

 

Elle servaient donc à ça les mains courantes que j'avais accroché aux murs, à s'y retenir, se relever, rester debout et faire face à la cynique tornade TINA.

 

 

1/1

se battre contre T.I.N.A, 2013

220 x 7 x 6 cm ( variable dimensions )

main courante en aluminum