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WILFRIED NAIL, RESTER DANS LE TROUBLE

MUSÉE DOBRÉE, NANTES

Texte Marilou Thiébault - 2019 Point contemporain

Quand l’art et la politique avancent main dans la main, il arrive que toute la force fictionnelle de l’un culbute sur l’autre, qu’ils s’empièrgent ensemble à la surface d’une réalité plate. Là où nous avons cru que l’art était un Don Quichotte dont les visions et les gestes valent mieux que les faits et leurs conséquences, d’autres pensent que le monde des représentations n’est qu’une occultation de plus, que l’art ne peut être exutoire ni la poésie prolétaire. Wilfried Nail, lui, réinstruit à sa manière le procès de la fiction. Il présente le deuxième volet de son projet Rester dans le trouble dans l’exposition des résidences de la Casa de Velásquez, Itinerancia, présentée au Musée Dobrée de Nantes jusqu’au 7 avril 2019.

Quant au cultissime et ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche, on pourrait voir en lui un prototype de l’artiste contemporain – primat de l’idée, abattage des conventions, pugnacité de l’engagement. C’est en tout cas ainsi que l’envisage l’artiste Wilfried Nail qui en fait la figure centrale d’un projet au long cours intitulé Rester dans le trouble. Initiée lors d’une résidence de trois mois à la Casa de Velásquez à Madrid à l’automne dernier, la fable qu’il continue de dérouler depuis met en scène l’anti-héros espagnol. Le personnage du XVIIème siècle renaît en 2008, en pleine crise financière. Il va traverser une série de rencontres et de péripéties qui se retrouvent parallèlement dans un texte et dans une série d’œuvre. Hommage et pastiche , l’œuvre de Miguel de Cervantès reparaît nourrie de science-fiction, d’onirisme, et de références à l’histoire de l’Espagne moderneet aiguisée d’un langage vert. Si l’on avait oublié que derrière l’image d’Épinal du pourfendeur de moulins se maille une satire politique, le projet de Wilfred Nail nous le rappelle dans un récit allégorique à l’humour caustique.

Loin du Pierre Ménard de Borgès, sa réécriture est une actualisation profonde et subjective des péripéties du Quichotte. Arrivé à devoir choisir entre se laisser porter par l’oisiveté ou bifurquer vers l’aventure, son héros aura penché, à tout prendre, pour la seconde option. Il part en idéaliste affronter l’adversité et l’injustice. En voyageur temporel, il croise sur sa route les anarchistes espagnols du début du XXème siècle ou le mouvement libertaire et féministe des Mujeres libres. Apparaît aussi Georgette, une référence à Georgette Kokoczynski, militante libertaire française engagée comme volontaire en Espagne où elle mourut en 1936, à 29 ans. Le fantôme de Kathy Acker est aussi convié, écrivaine et essayiste américaine, féministe et punk ; un clin d’œil à celle qui, il y a trente ans, avait plagié Cervantès en faisant de son héros une femme1.

Aux côtés de la sorcière-chamane Aia,le Don Quichotte de Wilfried Nail devient un Forrest Gump fantasque, traversant presque par hasard les grands moments de l’histoire et des idéologies. Parmi ses ennemis, les chimères à deux têtes de l’autoritarisme et du capitalisme : les « franquistobastardes » et les « multinatio-mâles », les « traders-monstros », et les « magiciens-superbank ». Il renvoie aussi à la littérature selon Arthur Cravan, la poésie sur le ring et reste fidèle à ces personnages ambivalents, récupérables par tous les mouvements selon les besoins du moment. L’écriture, sur un ton et une scansion très libres, entremêle les genres narratifs. Les personnages assènent, répètent, insistent – obstination de la tête de cortège, méthode d’auto-persuasion ou simple plaisir de la litanie. Quoi qu’il en soit, le parti est pris de préférer le récit initiatique au manifeste, la fiction à la démonstration.

Après une première présentation à la Casa de Velásquez, le Musée Dobrée expose à son tour des œuvres créées en écho à ce récit. Elles continuent sa progression sur la zone grise où se mêlent réalité et fiction, héros du passé, paysage présent et présages du futur. Le texte deRester dans le trouble, qui emprunte son nom, avec l’ambiguïté de la traduction, à l’ouvrage de Donna Haraway Staying With The Trouble, comptera trois chapitres. Alors qu’à Madrid était présentée Soleil Noir, la première partie du premier chapitre, à Nantes est présentée la partie 3 bis, Rituel et plaisir, un épisode dans lequel Don Quichotte subit une correction érotico-politique de la part de son amante Aia.

Pour ce qui est du rituel, l’installation réalisée par Wilfried Nail se présente comme un conciliabule de mégalithes. Cinq hautes silhouettes rectangulaires assemblées autour d’une large plaque ronde posée au sol font face à un pupitre où repose le livre qui compile l’histoire. Ces stèles peuvent apparaître comme des entités indistinctes, des vestiges d’une cérémonie primitive façon Stonehenge, ou comme le mobilier chamanique du personnage féminin. Le cercle, jouant de la même ambivalence, dessine un astre en même temps qu’un trou noir. Mais les formes érigent dérivent avant tout des parties d’échafaudages où se fixent les filets antichute, tandis que le disque au sol évoque la chute elle-même. L’artiste a coulé les éléments de béton dans des coffrages de bois brûlé qui les ont imprégnés de leur texture et de leur matière carbonisée. Souvenir lointain du brutalisme, cette composition emprunte à des éléments de construction de villes et de buildings, tout autant qu’aux formes de leur ruine.

L’installation concilie la fonction du personnage et celle du lecteur, conçue à la fois comme le décor de la scène où Quichotte et Aia s’ébattent et comme un l’environnement où les visiteurs peuvent consulter l’ouvrage, au croisement de deux espace-temps. Le livre mis en page par Marine Leleu2, camarade de résidence, a littéralement le format d’une brique. Le texte y est illustré par des photographies prises dans des villes-fantômes espagnoles, abandonnées avant d’avoir été achevées. Elles en font un inventaire de détails : les bouches d’égout béantes et obstruées à l’improviste ; l’asphalte fissuré où se propage à nouveau la végétation, la surprise d’une forme sculpturale au milieu des décombres, échantillons de paysage où se tiraillent le durable et le vulnérable. Ces images jouent parfois de l’ambivalence des formes pour les faire migrer de la réalité au mirage, comme lorsque la photographie d’un simple poteau de béton laisse l’œil y voir un totem. Elles se réfèrent aussi à l’origine du projet. En 2013, alors qu’il voyage en Espagne, Wilfried Nail découvre ce que la crise de 2008 a fait au pays : le marasme immobilier, les chantiers désertés, les ruines d’immeubles jamais finis. Il avait alors enregistré le son d’ambiance de ces espaces, un silence à la John Cage, rempli d’une vie en négatif.

Opéra en devenir, le projet de Wilfried Nail se développe à tâtons, réduisant à l’épure et à l’équivoque ce qui se trame sur plusieurs niveaux de lecture dans le récit. Dans une grande entreprise de sape de la virilité mythique du chevalier, son Don Quichotte étouffe ses doutes identitaires dans les anxiolytiques. Grandeur ou misère, ce qui est en jeu est la possibilité de rester debout et d’explorer les formes de la résilience ; d’imaginer des révolutions non seulement sur le monde mais aussi sur son propre devenir. Comme les villes modernes, les personnages deRester dans le trouble, phénix trashs, sont pris dans des cycles de destruction et de reconstruction. Tout commence par une chute, puis la mission que Quichotte doit accomplir consiste à faire que la parole advienne, que l’histoire s’écoute, que les paysannes soient prises pour des princesses, les ennemis pour des moulins ; que les yeux s’ouvrent sur une réalité tapageuse, révoltée, catastrophique, loufoque.

1ACKER, Kathy, Don Quichotte qui était un rêve, 1986 (édition originale)
2http://marine-leleu.com/