BIO

(née en 1978), vit et travaille à Nantes.

Wilfried Nail est diplômé de l'École Nationale des Beaux-arts de Perpignan. Il a bénéficié de différentes bourses de production ( Région des Pays de la Loire, DRAC... ) ainsi que d'une allocation d'installation d'atelier. Il a participé à plusieurs expositions, festivals et résidences en France et à l'étranger, et est à l’origine de deux collectifs d'artistes : Lolab, Azones. Il est également fondateur d'un projet d'échanges, de résidences et d'expositions Franco-Tunisiens engagé sur le territoire particulier du Gouvernorat de Gafsa en Tunisie : Under The Sand. Ce projet qu'il produit et auquel il participe, se déroule de 2016 à 2019 entre Gafsa, Sousse, Saint-Nazaire, Nantes et Paris.

 

Des paysages inachevés naît le construit, des territoires chahutés par les conflits surgissent les formes.

 

Wilfried Nail déploie un travail arpentant les doutes et les débâcles générés par nos sociétés immergées en eaux troubles. Il cultive le principe de subversion et ses ambivalences dont il interroge les diverses strates : historiques, politiques et sociales.

 

Les rebuts de ces chaos, alors prétextes à une refonte systématique, ouvrent sur des potentiels, comme autant de possibilités aux capacités régénératives. Verre brisé lors de manifestations, matériaux récupérés dans des PME ayant déposé le bilan, néons issus de panneaux publicitaires détruits, profils en aluminium volés dans des boutiques de téléphonie, scories volcaniques, font partie du lexique formel utilisé par l’artiste dans ses installations, ses sculptures.

 

Usant de gestes significatifs d'appropriations et de tensions, entre forme et contexte, Wilfried sélectionne des matériaux, autant pour leurs caractéristiques physiques que contextuelles. Il élabore, dans un jeux d'équilibre et de rupture, des œuvres fragiles, parfois abîmées, en situation de sursis, prêtes à rompre.


Ces situations de sutures précaires, de circonvolution permanente et d’auto-destruction imminente, constituent un palimpseste protéiforme, où la frontière entre la vie et l’art demeure poreuse, où subversion et insoumission virevoltent et batifolent avec l’humour, la poésie, la fiction.

WILFRIED NAIL, RESTER DANS LE TROUBLE

MUSÉE DOBRÉE, NANTES

Texte Marilou Thiébault © 2019 Point contemporain

Quand l’art et la politique avancent main dans la main, il arrive que toute la force fictionnelle de l’un culbute sur l’autre, qu’ils s’empièrgent ensemble à la surface d’une réalité plate. Là où nous avons cru que l’art était un Don Quichotte dont les visions et les gestes valent mieux que les faits et leurs conséquences, d’autres pensent que le monde des représentations n’est qu’une occultation de plus, que l’art ne peut être exutoire ni la poésie prolétaire. Wilfried Nail, lui, réinstruit à sa manière le procès de la fiction. Il présente le deuxième volet de son projet Rester dans le trouble dans l’exposition des résidences de la Casa de Velásquez, Itinerancia, présentée au Musée Dobrée de Nantes jusqu’au 7 avril 2019.

Quant au cultissime et ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche, on pourrait voir en lui un prototype de l’artiste contemporain – primat de l’idée, abattage des conventions, pugnacité de l’engagement. C’est en tout cas ainsi que l’envisage l’artiste Wilfried Nail qui en fait la figure centrale d’un projet au long cours intitulé Rester dans le trouble. Initiée lors d’une résidence de trois mois à la Casa de Velásquez à Madrid à l’automne dernier, la fable qu’il continue de dérouler depuis met en scène l’anti-héros espagnol. Le personnage du XVIIème siècle renaît en 2008, en pleine crise financière. Il va traverser une série de rencontres et de péripéties qui se retrouvent parallèlement dans un texte et dans une série d’œuvre. Hommage et pastiche , l’œuvre de Miguel de Cervantès reparaît nourrie de science-fiction, d’onirisme, et de références à l’histoire de l’Espagne moderneet aiguisée d’un langage vert. Si l’on avait oublié que derrière l’image d’Épinal du pourfendeur de moulins se maille une satire politique, le projet de Wilfred Nail nous le rappelle dans un récit allégorique à l’humour caustique.

Loin du Pierre Ménard de Borgès, sa réécriture est une actualisation profonde et subjective des péripéties du Quichotte. Arrivé à devoir choisir entre se laisser porter par l’oisiveté ou bifurquer vers l’aventure, son héros aura penché, à tout prendre, pour la seconde option. Il part en idéaliste affronter l’adversité et l’injustice. En voyageur temporel, il croise sur sa route les anarchistes espagnols du début du XXème siècle ou le mouvement libertaire et féministe des Mujeres libres. Apparaît aussi Georgette, une référence à Georgette Kokoczynski, militante libertaire française engagée comme volontaire en Espagne où elle mourut en 1936, à 29 ans. Le fantôme de Kathy Acker est aussi convié, écrivaine et essayiste américaine, féministe et punk ; un clin d’œil à celle qui, il y a trente ans, avait plagié Cervantès en faisant de son héros une femme1.

Aux côtés de la sorcière-chamane Aia,le Don Quichotte de Wilfried Nail devient un Forrest Gump fantasque, traversant presque par hasard les grands moments de l’histoire et des idéologies. Parmi ses ennemis, les chimères à deux têtes de l’autoritarisme et du capitalisme : les « franquistobastardes » et les « multinatio-mâles », les « traders-monstros », et les « magiciens-superbank ». Il renvoie aussi à la littérature selon Arthur Cravan, la poésie sur le ring et reste fidèle à ces personnages ambivalents, récupérables par tous les mouvements selon les besoins du moment. L’écriture, sur un ton et une scansion très libres, entremêle les genres narratifs. Les personnages assènent, répètent, insistent – obstination de la tête de cortège, méthode d’auto-persuasion ou simple plaisir de la litanie. Quoi qu’il en soit, le parti est pris de préférer le récit initiatique au manifeste, la fiction à la démonstration.

Après une première présentation à la Casa de Velásquez, le Musée Dobrée expose à son tour des œuvres créées en écho à ce récit. Elles continuent sa progression sur la zone grise où se mêlent réalité et fiction, héros du passé, paysage présent et présages du futur. Le texte deRester dans le trouble, qui emprunte son nom, avec l’ambiguïté de la traduction, à l’ouvrage de Donna Haraway Staying With The Trouble, comptera trois chapitres. Alors qu’à Madrid était présentée Soleil Noir, la première partie du premier chapitre, à Nantes est présentée la partie 3 bis, Rituel et plaisir, un épisode dans lequel Don Quichotte subit une correction érotico-politique de la part de son amante Aia.

Pour ce qui est du rituel, l’installation réalisée par Wilfried Nail se présente comme un conciliabule de mégalithes. Cinq hautes silhouettes rectangulaires assemblées autour d’une large plaque ronde posée au sol font face à un pupitre où repose le livre qui compile l’histoire. Ces stèles peuvent apparaître comme des entités indistinctes, des vestiges d’une cérémonie primitive façon Stonehenge, ou comme le mobilier chamanique du personnage féminin. Le cercle, jouant de la même ambivalence, dessine un astre en même temps qu’un trou noir. Mais les formes érigent dérivent avant tout des parties d’échafaudages où se fixent les filets antichute, tandis que le disque au sol évoque la chute elle-même. L’artiste a coulé les éléments de béton dans des coffrages de bois brûlé qui les ont imprégnés de leur texture et de leur matière carbonisée. Souvenir lointain du brutalisme, cette composition emprunte à des éléments de construction de villes et de buildings, tout autant qu’aux formes de leur ruine.

L’installation concilie la fonction du personnage et celle du lecteur, conçue à la fois comme le décor de la scène où Quichotte et Aia s’ébattent et comme un l’environnement où les visiteurs peuvent consulter l’ouvrage, au croisement de deux espace-temps. Le livre mis en page par Marine Leleu2, camarade de résidence, a littéralement le format d’une brique. Le texte y est illustré par des photographies prises dans des villes-fantômes espagnoles, abandonnées avant d’avoir été achevées. Elles en font un inventaire de détails : les bouches d’égout béantes et obstruées à l’improviste ; l’asphalte fissuré où se propage à nouveau la végétation, la surprise d’une forme sculpturale au milieu des décombres, échantillons de paysage où se tiraillent le durable et le vulnérable. Ces images jouent parfois de l’ambivalence des formes pour les faire migrer de la réalité au mirage, comme lorsque la photographie d’un simple poteau de béton laisse l’œil y voir un totem. Elles se réfèrent aussi à l’origine du projet. En 2013, alors qu’il voyage en Espagne, Wilfried Nail découvre ce que la crise de 2008 a fait au pays : le marasme immobilier, les chantiers désertés, les ruines d’immeubles jamais finis. Il avait alors enregistré le son d’ambiance de ces espaces, un silence à la John Cage, rempli d’une vie en négatif.

Opéra en devenir, le projet de Wilfried Nail se développe à tâtons, réduisant à l’épure et à l’équivoque ce qui se trame sur plusieurs niveaux de lecture dans le récit. Dans une grande entreprise de sape de la virilité mythique du chevalier, son Don Quichotte étouffe ses doutes identitaires dans les anxiolytiques. Grandeur ou misère, ce qui est en jeu est la possibilité de rester debout et d’explorer les formes de la résilience ; d’imaginer des révolutions non seulement sur le monde mais aussi sur son propre devenir. Comme les villes modernes, les personnages deRester dans le trouble, phénix trashs, sont pris dans des cycles de destruction et de reconstruction. Tout commence par une chute, puis la mission que Quichotte doit accomplir consiste à faire que la parole advienne, que l’histoire s’écoute, que les paysannes soient prises pour des princesses, les ennemis pour des moulins ; que les yeux s’ouvrent sur une réalité tapageuse, révoltée, catastrophique, loufoque.

1ACKER, Kathy, Don Quichotte qui était un rêve, 1986 (édition originale)
2http://marine-leleu.com/

[FOCUS] WILFRIED NAIL, ÉCHAFAUDER DES FICTIONS OUVERTES

Texte Marion Zilio © 2017 Point contemporain

Wilfried Nail procède par fictions ouvertes, c’est-à-dire par l’instauration de récits potentiels, où les formes restent souvent inachevées, fragmentaires et déviantes, toujours prises dans une mémoire processuelle qui, à la fois, les dépasse et les déplace. De l’enfant à l’archéologue, en passant par le flâneur baudelairien, Wilfried opère par sérenpidité, arpentant le territoire à la recherche d’un « je-ne-sais-quoi ». Il observe, récolte, collecte, accumule, superpose. Parfois se laisse distraire comme pris dans une fuite en avant, puis oublie, laisse tout en tas. Si le tas évoque, chez Georges Bataille, le rabaissement des formes en s’installant tels un crachat ou un déchet, dans une sorte de régression où le diagramme est partout, il affirme chez Wilfried, un potentiel narratif capable de destituer une réalité asséchée par un ordre imposé. Car l’artiste échafaude, comme on crée des histoires, des installations précaires au devenir incertain.

Proches du display, ces structures d’accueil ou de rangements déploient leur membrane et relient les indices et les traces d’une collecte dont le réseau de sens est désormais décontextualisé et à inventer. En sortant de la circulation des objets de leur territoire d’origine, Wilfried devient le curateur de scenarii rendant possible de nouvelles relations aux choses et au monde. En cela, il pratique une politique de l’installation plus que de l’exposition, au sens où Boris Groys précise que le support matériel du média-installation est l’espace lui-même. Dès lors, tout ce qui est intégré dans cet agencement s’autosculpte, en devenant une composante de l’œuvre simplement parce qu’il y est placé. La distinction entre objet artistique et simple objet devient ici insignifiante. De la photo à la vidéo, en passant par la scupture et la prise de son, Wilfried agencent des collections en équilibre, où se rencontrent ruines du passé, nottament préhistoriques et antiques, et celles à venir. Ainsi des silex recueillis, lors d’une résidence en Tunisie, dans le désert Gafsien à des canettes collectées aux alentours d’un lac prétendu magique, d’un dessin réalisé à la cendre de ramadya (ces lieux de vie datant de la préhistoire) à la présentation d’un petit scarabée cristallisé se composent les contours d’une logique d’inclusion et d’exclusion, émanant d’un choix de lecture qui fonctionne par tiroirs. Bien que brinquebalant, l’échafaudage fait office de reliure, il tient les pages détachées de rami-fictions, contant l’histoire universelle et particulière d’un territoire à expérimenter.

De ce cheminement narratif, spatial et temporel, qui s’échafaude dans la verticalité et l’horizontalité, Wilfried déploie encore des microfictions, prenant elles, la forme incarnée de l’écriture. Dans le rejet d’un vocabulaire formaté, tenant davantage du chroniqueur que de l’exégète, Wilfried accompagne certaines de ses pièces de « narrations », dont le ton souvent emprunté à la nostalgie d’auteurs américains tels que James Elroy, Hubert Selby, Jack Kerouac ou Charles Bukowsky, ouvre sur un ailleurs. Ainsi en est-il de l’œuvre intitulée Se battre contre T.I.N.A., cette main courante accrochée sur un mur quasi inaccessible dont l’allégorie trouve sa justification dans une nouvelle dépeignant la dure réalité du quotidien, où chômage et alcool, ennui et fatigue des corps appellent le vide et l’absurdité. Si la lutte paraît vaine, si TINA, la tornade, « est l’acronyme de There Is No Alternative ; quatre mots insupportables qui cognèrent le monde et l’envoyèrent valdinguer pour qu’il s’écrase sur l’asphalte », Wilfried vise une intensité qui crée l’oublie, où la trace de l’ineffable n’existe plus.

ÉCHAFAUDER LE RÉEL 

Echafaudage est une collection d'objets, fragment du réel, agencé dans des dispositifs sculpturaux. Wilfried porte son attention sur l'incertitude de ces objets, l'indétermination de leur fonction, la confusion de leurs origines, le doute de leur datation.

 

Wilfried glane, reformule et met en dialogue des documents photographiques, vidéographiques, sculpturaux et sonore ; des matériaux préhistoriques, antiques et contemporains : nucléus, brique antique, concrétions de calcaire autour d’une branche de palmier, phosphate, pneu recouvert de sel, pierre, vent dans le paysage industriel, algues moulées.

 

C'est une collection en équilibre, d'objets-mémoires de lieux et de temps, d'objets singuliers, curieux à la fois automnes et associés. 


La singularité de ces objets est également associée aux processus de leurs transformations, humaines ou naturelles. Ici wilfried engage une réflexion sur l'objet sculpture et son processus de transformation, les frontières, les glissement entre les objets prélevés et les objets fabriqués et les imbrications entre l'action de l'homme et l'action de la nature sur la matière. Il les connecte et les organise dans des dispositifs, afin de révéler une mémoire processorielle du térritoire.

 

Ceci est inspiré par les paysages gasfiens où se croisent l'action de l'homme (la Compagnie des Phosphates de Gafsa)  et les montagnes liées à la tectonique des plaques. Les terrils de phosphate étant presque aussi grands que les montagnes, le gigantisme de la transformation du­ paysage par l'action de l'homme se retrouve au même niveau que la formation des montagnes.

 

Wilfried parcourt le territoire de Gafsa à la manière des visiteurs de l'immense parc de Martial Canterel. Martial Canterel est un personnage imaginé par l'écrivain Raymond Roussel. Dans son livre Locus Solus, les visiteurs de ce parc découvrent des créations élaborées et étranges, des dispositifs complexes et énigmatiques qui participent autant du poétique que du scientifique.

 

Sculpture ouverte, accueillante, l'échafaudage un espace de monstration, un display en résonance avec notamment l'horizontalité des tables qui présentent les photographies et certains objets. (comme la brique antique, les concrétions de calcaire autour d’une branche de palmier…)


L’échafaudage présente des objets qui sont à la fois fragments automnes et marqueurs de processus, ici en suspend par le fait qu'ils soient exposés. ( pierre prélevée près du lac. Fossile d’un morceau de plage réapparue à la surface, trace d’une ancienne mer, vouée à se dégrader et devenir du sable ). 


Ces objets sont également des notes des expériences en cours. C'est une collection en équilibre, d'objets-mémoires de lieux. Ces objets singuliers, curieux sont à la fois automnes et associés, à l'instar des mirabilias1. 


La verticalité de échafaudage renvoie aussi à la verticalité les strates géomorphologiques du paysage, qui permette de le lire : comprendre son processus de transformation.


Loin des dispositifs musicographiques précieux et soignés, ici l'échafaudage est en équilibre, bringuebalant, fragile. C'est un échafaudage fait de rebuts, de chutes de bois, d’éléments récupérés. Fait en un après-midi, il s'est élevé spontanément, de façon abrupt. 


« Tout en étant lui-même fragile, il soutient quand même les choses, un petit musée d'une mémoire processorielle.  C'est un peu ce que j'ai ressenti à Gafsa, on se demande comme ça tient, avec des bouts de ficelles, fait à la va vite, tout est en équilibre, fragile, anarchique et pourtant ça marche quand même et c'est beau. Finalement ça met en exergue le fait que ça tienne, malgré tout. »

« Et puis Gafsa est une ville où les échafaudages sont nombreux, tous fais avec les moyens du bord, parce que la ville grandie, des maisons s'élèvent partout, loin de la réglementation officielle. » Commente Wilfried

 


 

 

 

1La curiosité consiste donc en une forme d’émerveillement et d’étonnement devant la profusion de la création divine. Elle est à l’origine d’un mouvement qui incite l’homme à contempler la diversité des formes et à en rechercher les causes. Pour ce faire, il lui faut observer les curiosités, à savoir les objets eux-mêmes. Par principe, c’est donc le caractère énigmatique, étrange et nouveau d’une taille, d’une couleur, d’une propriété de l’objet qui en fait une curiosité ; qu’on appelle « singularité », « prodige », « rareté », « merveille » ou mirabilia (« choses admirables »)